Horsey
Up

    Cet autre, il est venu à notre collège un beau jour de septembre, peu avant le commencement des cours.  Début trentaine, cheveux roux ébouriffés, yeux pétillants, dents proéminentes qui n'empêchaient jamais une esquisse de sourire de se dessiner à tout moment, carrure d'escogriffe, son portrait-robot lui aurait interdit de mener une vie de criminel, du moins le visage découvert.  Il sortit de l'autocar régional et monta le chemin de côte qui se dirige jusqu'au Collège Privé de Bois-La-Gouille, équilibrant tant bien que mal une petite montagne de bagages sur ses épaules et sous ses bras.  Il se présenta à la porte de Monsieur le Directeur Joseph-Louis Gosierseck et s'annonça d'une voix forte dont l'accent ne laissait traîner aucun doute sur son origine d'outre-manche.
    John Winston, c'est comme ça qu'il s'appelait, et c'était notre nouveau prof d'anglais.  Mais pourquoi nous nous sommes mis à l'appeler du sobriquet de Horsey, ben, c'est ça notre histoire.

    "Good morning, class!"   Ainsi commençait le premier jour du cours d'anglais.  Et Mister Winston de nous partager son enthousiasme évident pour la langue de Shakespeare et ses mots quelquefois abracadabrants et imprononçables ("The fifth thief!"), le rugby, le cricket et--surtout--les courses de chevaux.  Tout prétexte était bon pour parler de ses chevaux, que ce soit la leçon des couleurs (de montures, bien sûr!), des chiffres (des records des courses les plus connues ou des paris gagnants qu'il a faits) ou même des nationalités (et les chevaux arabes!?), sans parler des proverbes qu'il pouvait sortir à tout moment ("Never look a gift horse in the mouth!"  "If wishes were horses, beggars would ride!").

    Mister Winston nous faisait ainsi progresser des salutations aux questions, du présent des verbes au prétérite et au progressif passé, de l'indicatif au subjonctif.  Nous avancions aussi des comptines de "Mother Goose" aux poèmes de Robert Louis Stevenson, puis aux romans (version abrégée) de Dickens.  Nous abordions jusqu'aux pièces de Shakespeare.  Mais ces fleurons de la littérature Anglo-Saxonne cédaient souvent la place dans nos cours à la prose criarde et quotidienne des pages sportives du "Sun" et du "Daily Mirror."  Alors, nous apprenions tout sur les derniers matches de rugby, de hockey sur herbe, de cricket, et des équipes héroïques et patriotiques qui s'affrontaient, portant avec eux au sommet de la victoire ou dans l'abîme de la défaite la gloire et l'honneur de leur mère-patrie, que celle-ci soit un simple quartier de Liverpool ou de Dublin, ou bien alors tout le Royaume-Uni, l'Irlande ou l'Australie--et le vocabulaire attenant:  "Go Britain!"  "Best of British Luck!"  "Back Manchester!"  "The Fightin'
Irish!"

    Mais toutes ces épopées pâlissaient, au yeux de notre mentor illustrissime, en comparaison avec les courses de chevaux.  C'est là que nous comprenions que nous avions affaire à un des grands poètes lyriques de la langue de sa majesté la reine, lorsqu'il louait les vertus de tel coursier ou tel jockey, ou quand il décrivait les scènes tendues dans les stands de Londres alors que deux concurrents arrivaient à la ligne finale en tandem, ou bien qu'il faisait revivre une chasse à courre vécue dans la campagne du Herefordshire, ou encore promulguait les prouesses du prince de Galles en équitation, malheureux en amour, mais d'un bonheur infini en cavalcade ou dans un match de polo.

    Au début de sa deuxième année au Collège de Bois-la-Gouille, il put enfin s'acheter une petite voiture, une Morris verte.  Puis, nous, les étudiants internes, nous ne le voyions quasiment plus le week-end.  Partait-il pour Genève, pour les Alpes, pour la Provence, ou pour voir une charmante donzelle?  Ben non, il allait tout simplement à l'hippodrome de Divonne, tout proche, pour y miser son argent.  Lors des week-ends prolongés, il poussait des pointes jusqu'à Paris et,
bien sûr, visitait l'hippodrome de Longchamp, plutôt que de se contenter du circuit touristique habituel.  A Noël et à Pâques, il n'en pouvait mais, il rentrait à Londres, non seulement pour voir sa mère ou pour trinquer au pub avec ses vieux copains et jouer aux fléchettes avec eux, mais surtout, c'est clair, pour visiter les hippodromes de Londres, dont il nous régalait avec panache ses histoires de chevaux, de jockeys et de lords, propriétaires des plus belles montures.

    En fait, son obsession des chevaux et des paris semblait augmenter avec le temps.  Il était de moins en moins question de Shakespeare ou de Jane Austen dans les cours et de plus en plus question des Derby et des mises gagnantes. 
A tel point qu'un jour, notre Ecossais d'office, Angus MacGowan, s'écria, exaspéré, en classe:
    --Mr. Winston, all you ever jolly well do anymore is talk about your ruddy horses.  I'm bleedin' fed up with all that!  I think I'm goin' to start calling you "Horsey"!
   
--You jolly well shan't, rétorqua le professeur, pris de court et ne sachant pas trop quoi répondre d'autre devant cette mutinerie tant inattendue qu'enflammée.  Et MacGowan d'essuyer une belle "colle" qui dura tout un week-end.
    Mais cela ne suffit pas à éviter que se répande ce nouveau sobriquet tellement anglais, mais tellement bien à propos, si bien qu'au bout de deux jours tout le collège était au courant et tous les étudiants s'en servaient--à l'insu supposé du pauvre Mister Winston.  Et MacGowan, tout fier de sa nouvelle notoriété, de persister en se pavanant devant ses pairs:  
    --Well, he's bloody well even got the face of a horse, hasn't he, now?

    Ce sobriquet, pour innocent qu'il nous avait paru, eut un effet insidieux que nous n'avions pas pu prévoir.  Mister Winston, "Horsey," dès à présent, se mit peu à peu à marcher avec moins de confiance et d’entrain qu'auparavant.  Il paraissait même frôler d'un peu trop près les murs, à certains moments.  Il détournait la tête, se laissait glisser plus vite, lorsqu'il lui semblait que des étudiants ricanaient ou chuchotaient en le regardant du coin de l'œil.  Il pâlit, portait quelquefois un costume froissé, oublia de se raser un jour.  Il disparaissait plus souvent et pour plus longtemps.  Il dévorait avec encore plus d'assiduité que par le passé les pages sportives du "Daily Mirror" ou des "Irish Times."  Puis, il vendit sa Morris bien-aimée.

    Au trimestre suivant, Horsey eut l'air de se ressaisir de sa dépression.  Il entra un jour en cours d'un air dramatique et annonça que nous ferions une tournée de classe à l'hippodrome de Divonne.  Un jockey anglais très connu y venait pour une compétition importante et avait accepté de se laisser interviewer par nous, les stars en langue anglaise du Collège de Bois-la-Gouille.  Il fallait juste lui payer la somme (modique, dit-il) de cent francs (suisses) pour les entrées (sièges privilégiés) et davantage encore, si on voulait y faire des paris (il nous ferait part de tuyaux, privilégiés, eux aussi).  Et on avait comme devoir de préparer des questions pertinentes--en anglais, bien sûr.
 
    Mes parents se rechignèrent à payer un supplément pour les paris.  C'était juste s'ils débitèrent la somme requise de cent balles sans aller se plaindre auprès de monsieur le directeur.  Quelques parents le firent, pourtant, mais monsieur Gosierseck les renvoya au moyen de quelques mots rassurants et d'un sourire charmant.

    Un samedi après-midi, notre autocar scolaire nous amena donc de l'autre côté de la frontière pour nous faire initier aux mystères de ce sport des nobles.  Les douaniers étaient absents de leur  poste, quelques pique-niqueurs jouaient à la pétanque au bord de la route et, soudain, voilà que  nous étions à notre destination, après à peine plus de dix minutes de route .
    Horsey trépignait de joie et d'impatience et il ne tarda de nous faire connaître son jockey, un certain Jim Ferguson, de Leeds, qui nous salua brièvement.  Puis le jockey partit pour s'occuper de sa monture, car la course allait commencer instantanément.  La tension montait chez Horsey au fur et à mesure que le moment s'approchait où le pistolet allait faire feu.  Ses cheveux rougeoyants, d'ordinaire déjà assez rebelles, se dressaient dans tous les sens comme une auréole de savant fou, ses yeux étaient plus exorbités que d'habitude et ses dents encore plus longues et pointues.

    Et pan!  Les chevaux, libérés de leurs stalles de départ, partaient comme un coup de fusil. Horsey sautait sur son siège en criant  "Come on, seven, move your ruddy tail!"  Il ne s'apercevait pas que nous faisions plus attention à lui qu'à la course et que des sourires entendus se dessinaient sur nos lèvres de collégiens encore innocentes, mais déjà narquoises.

    Un tour de circuit, puis un autre.  Au troisième tour, le pauvre numéro sept était à la traîne des autres.  Horsey s'affaissa, comme raplati par une main de géant invisible. 
Il marmonna, ses jumelles oubliées retombées sur ses genoux:

    --What the bloody hell, he was supposed to be the sure-fire winner.  This can't be....
    Ferguson vint nous voir après la course. 
Il vit Horsey effondré sur son siège et alla le rassurer en mettant la main sur son épaule.
   
--Come on, it's not as bad as all that.  I'll do better next time.
    --But I had a king's ransom riding on you, Ferguson. 
And now, it's all gone, all gone.

    Horsey avait fait un mauvais pari, un pari même désastreux, semblait-il.  Il avait misé une somme forte sur un jockey réputé infaillible, et voilà que ce champion de la course anglaise (aimait-il trop le vin français? est-ce que son cheval était défaillant?) perdit lamentablement. Notre professeur força un sourire courageux, essayant sans doute de maintenir la fameuse "lèvre supérieure rigide," et nous pria de commencer nos interviews.

    L'interview alla bien et j'en reçus une note de "six" quelques jours plus tard.  Mais mon père eut la puce à l'oreille et alla s'enquérir auprès de l'hippodrome du prix des billets de la course du samedi précédent.  Et découvrit que ceux-ci n'avaient coûté que vingt francs suisses pour nos places.
    --Et la différence entre cent francs et vingt francs, c'est combien, hein?  qu'il tempêta, furieux, après avoir raccroché de son coup de téléphone.  Ah, c'est une sacrée combine qu'il a manigancée, ton professeur d'anglais.  Huitante francs de trop par tête de pipe, plus l'argent supplémentaire qu'il a demandé pour les paris, c'est une belle somme qu'il a misée sur son jockey, là.  Mais c'est notre argent à nous qu'il a perdu, nom d'un petit bonhomme!  C'est-notre-ar-gent!
    Le lendemain matin, il avisa monsieur le directeur du méfait de son employé.  Celui-ci, furieux, convoqua Horsey à son bureau sans tarder.  Enfin, c’est ce qu’il fit lorsque mon père menaça de s'y installer en guise de protestation si aucune action n'était entreprise.
    Dès le jour suivant, Horsey disparut à tout jamais de notre collège, après avoir demandé un pardon pathétique à tous ses étudiants en classe.  Le directeur repaya les parents lésés et on ne parla plus de l'Anglais excentrique dont l'obsession pour les courses de chevaux le mena à son Waterloo.  Fin de l'histoire, en ce qui concernait Bois-la-Gouille, qui retomba dans sa tranquillité
habituelle.
    
Fin de l'histoire?  Pas tout à fait.

     Une dizaine d’années plus tard, ayant fini mes études universitaires et m’étant installé dans mon premier travail “sérieux” à Berne, je revins en visite chez mes parents, qui vivaient toujours à Bois-la-Gouille.  Après un copieux dîner préparé par ma mère et mon père, tous les deux doués à la cuisine et sachant y travailler en harmonie, je fis une promenade dans les campagnes derrière le village, afin d’aider la digestion et de me dégourdir les jambes.

     J’arrivai à la ferme de William Arpentaz, mon ami d’enfance, qui se trouvait en périphérie du village.  L’exploitation agricole ayant mal tournée, il l’avait transformée en école d’équitation, ce qui lui rapportait bien mieux.  J’admirais donc de magnifiques chevaux arabes, dont les pâturages avaient remplacé les sages rangées de maïs d’autrefois.  Je continuai mon chemin un peu plus lentement, dans l’espoir d’apercevoir mon ami et de le héler, de parler un coup du bon vieux temps.  Au bout du pâturage, un homme s’attelait au dressage d’un poulain.  J’admirais son air patient et ses manœuvres habiles, lorsqu’il s’approcha de moi, accompagné de son élève à quatre pattes, sans donner aucun signe de reconnaître ma présence au bord de la route.  Je vis que ce n’était pas William, mais un inconnu qui avait cependant un je ne sais quoi de familier.  Ces cheveux roux ébouriffés, ce corps long, maigre et mal bâti, ces dents proéminentes….  C’était….

     --Hor…  Monsieur Winston!

     Il tourna subitement la tête, me fixa du regard.  C’était bien lui.  Le temps lui avait conféré quelques rides et saupoudré ses cheveux de gris, mais c’était bien mon ancien prof d’anglais.

     --Monsieur Winston, c’est moi.  It’s me, Benjamin Detailley, from the school of Bois-la-Gouille!

     Ses yeux s’illuminèrent.  Est-ce qu’il me reconnaissait vraiment ou est-ce qu’il voyait en moi une tête parmi tant d’autres de toutes celles qui auraient pu ressurgir du fond de son ancienne vie?

     --Benjamin!  Is that possible?  Is it you?

     --Monsieur Winston, je ne savais pas que je vous retrouverais ici, après tout ce temps, dans la ferme de mon ami, monsieur Arpentaz.

     --Euh, oui, enfin, comme vous savez, je suis rentré chez moi en Angleterre.  Là, j’ai passé une dizaine d’années à travailler dans des écoles privées.  J’ai fait tout mon possible pour me débarrasser de mon… problème.  Gambling addiction, that sort of thing, you know.  Psychothérapie, et tout ça.  Puis, j’ai été guéri.  Et je me suis rendu compte que ce pays m’a beaucoup manqué—Bois-la-Gouille a beaucoup de charme, vous savez.  Alors, j’ai décidé de revenir et d’essayer de me faire une nouvelle vie, ici, encore une fois.  Comme je me connais un peu en…  enfin, en chevaux, j’ai décidé de me lancer dans une nouvelle carrière, dresseur de jeunes chevaux, puisque la voie éducative m’était fermée, ici.  Et votre ami, il m’a embauché.  Voilà!

     Nous continuâmes un temps notre échange, sur un ton dont l’amabilité me surprit un peu.  Puis, je l’invitai au Café de la Gouille pour prendre un verre avec moi.  Il accepta, en ajoutant fièrement qu’il ne faisait même plus le Sport-Toto, qu’il était entièrement “clean.”  Et c’est ainsi que ce petit retour au temps passé finit pour nous par un verre et un petit match de fléchettes, sport que Horsey lui-même avait introduit au café du village, toutes ces années auparavant.

     Et l’amitié persistante de Horsey pour notre village, repenti qu’il était de ses méfaits, c’est aussi la raison pour laquelle le drapeau du Royaume-Uni flotte du sommet du mât devant le café tous les ans, le jour du “Queen’s Birthday.”

Horsey et Quincaillerie © Eric Tschuy  2005-2007

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